Traces : récolter, remonter, interpréter

Comment donner du sens à des observations ? Comment rattacher un nombre fini de remarques et de notes particulières à une réalité globale ? Quel lien établir entre le singulier et le général ? C’est à ces questions que répond l’article de Max Caisson L’Indien, le détective et l’ethnologue, en jouant sur l’évidente identité lexicale de l’enquête ethnologique et de l’enquête policière. Le texte lui-même est à l’image du concept unificateur final, celui de rhizome, en ce qu’il offre un foisonnement de références, principalement dans trois champs d’activité, l’écriture littéraire, l’ethnologie et la philosophie (au sens large), références qui se voisinent et s’entrecroisent pour justifier un propos pragmatique et abductif.

« Il est une série de phénomènes de grande importance que l’on ne saurait enregistrer en procédant à des interrogations ou en déchiffrant des documents, mais qu’il importe de saisir dans leur pleine réalité. Appelons-les les impondérables de la vie authentique. Ce sont des choses comme la routine du travail quotidien, les détails des soins corporels, la manière de prendre sa nourriture et de la préparer, le style de la conversation et de la vie sociale autour des feux du village, l’existence d’amitiés ou d’inimitiés, de courants de sympathie et de haine entre les habitants, les vanités et les ambitions personnelles qui transparaissent dans la conduite des individus et dans les réactions émotives de ceux qui les entourent et qui, pour discrètes qu’elles soient, ne sauraient tromper, tous ces faits peuvent et doivent être formulés et consignés scientifiquement… » (Malinowski 1963)

Détail, trace, reste, résidu, symptôme, déchet, indice sont des synonymes pour tout ce qui rend quelque chose singulier, ce qui fait que ce quelque chose « se [profile] sur le fond de lois générales ou, en tout cas, d’expériences d’un accoutumé qui ne peut rendre compte de la singularité en question ». Caisson fait de leur étude l’objet de l’ethnologie. Dans ces conditions, l’interprétation passe nécessairement par une induction abductive, c’est-à-dire « la formation d’une hypothèse qui peut être plus générale que le ou les faits singuliers initialement observés ; […] on observe un phénomène surprenant C. Mais si A était vrai, alors C irait de soi. Il y a donc une bonne raison d’admettre qu’il est possible que A soit vrai. » « C’est pourquoi, en ethnologie comme dans la pensée mythique, c’est le détail concret qui, souvent, permet d’approcher la solution des grands problèmes et d’accéder à une image du monde. C’est souvent par la synecdoque qu’on accède à la métaphore. C’est par le récit qu’on suggère une théorie. »

L’intérêt de ce texte, outre cette importance accordée au signe dérisoire et à la méthode pour en tirer du sens, tient également à la mention du mot comme trace et à une approche étymologique large (des affinités) inspirée par Tzvetan Todorov. Voir à ce sujet cet autre article de Max Caisson : Une matière à philologie : e fasgiole. On y parle de l’évolution des signifiants par liens établis entre les signifiés.